Rob Corcoran est le directeur de l'association Initiatives et Changement aux Etats-Unis. Son livre : « Trustbuilding : an honest conversation on race, reconciliation, and responsibility" (Construire la confiance, une conversation honnête sur la race, la réconciliation et la responsabilité) sera publié par University of Virginia Press courant 2010.
Très bientôt je vais bénéficier de Medicare et je suis atterré par les appels éhontés pour la défense des intérêts personnels que nous lancent les membres du Congrès (dont l’assurance maladie est assurée), qui s’adressent surtout aux aînés qui ont une excellent assurance maladie.
Et pourtant les journaux sont pleins d’histoires de gens qui partout s'investissent pour s’occuper de l’« autre ». Des musulmans se sont joints aux chrétiens pour servir des repas autour de Noël aux SDF de ma ville, Richmond, en Virginie. Une église afro-américaine à Oakland en Californie a invité des immigrants hispaniques à raconter leur histoire afin de surmonter la résistance que beaucoup de Noirs ont à défendre les immigrants, particulièrement les illégaux, qu’ils voient comme des concurrents sur le marché du travail. Des paroissiens ont signé des lettres aux membres du Congrès pour soutenir les changements de la loi sur l’immigration et ont cité le verset de Deutéronome : « Alors vous aimerez les étrangers, car vous aussi avez été étrangers dans le pays d’Egypte. »
Dans un article paru dans le New York Times, des adolescents, cités par une analyste du marché, ont affirmé qu'« ils comprenaient que le moment était venu de faire des sacrifices. » Ils attendaient moins de cadeaux cette année ; ils sympathisaient avec les difficultés de leurs parents et ils comprenaient le besoin de faire des économies et de vivre selon des valeurs.
Plus que d’autres, cette génération participe à du travail bénévole, comme mon fils qui donne des cours d’appui à des adolescents une fois par semaine. La participation à des organisations d’entraide comme le Peace Corps ou « Enseigement pour l’Amérique » est à son plus haut niveau. Quant aux candidatures pour l’AmeriCorps (service à l’étranger), elles ont triplé en 2009.
Bon nombre d’Américains de tous âges précèdent de loin leurs élus dans leur désir de servir. On peut voir apparaître un mouvement de citoyens qui veut créer une culture de service.
Dans son remarquable compte-rendu de la bataille menée par l’Empire Britannique pour libérer les esclaves, Adam Hochschild écrit que pour la première fois dans l’histoire « un grand nombre de gens se sont mis en colère, et le sont restés pendant des années pour défendre les droits d’autres gens. » Des milliers de Britanniques ordinaires se sont mobilisés contre des intérêts puissants et solidement ancrés. Un mouvement est né de la base. Par moment, même la classe ouvrière semblait se battre contre ses propres intérêts. Les métallurgistes de Sheffield, qui fabriquaient les couteaux et ciseaux qui seraient échangés contre des esclaves en Afrique, envoyèrent une pétition contre l’esclavage au Parlement. La fin de l’esclavage coûta au peuple britannique 1,8% de son revenu annuel pendant plus d’un demi-siècle.
En Amérique, nous avons créé une distance émotionnelle et physique entre les différentes classes socio-économiques. C’est vrai que le niveau de philanthropie de ce pays n’a pas son égal. Mais beaucoup d’entre nous vivons quotidiennement sans la moindre pensée pour la vie de millions de gens. Barbara Ehrenreich nous rappelle que ce sont les plus pauvres les vrais philanthropes : c’est grâce à leur travail que nous pouvons vivre de manière confortable. Hochschild dit que le succès de la campagne contre l’esclavage est dû au fait que les dirigeants « ont compris le défi pour tous ceux qui se préoccupent de justice sociale : faire le lien entre ce qui est proche et ce qui est éloigné. »
Que se passerait-il si partout les Américains exigeaient – en étant prêts à en payer le prix – le meilleur enseignement, pas seulement pour leurs enfants mais pour tous les enfants ? Imaginez que l’on dise à nos élus : « Nous sommes prêts à payer une taxe de 10cents sur l’essence pour aider à subventionner des infrastructures essentielles et soutenir la technologie verte ? »
Récemment dans un éditorial, Thomas Friedman a cité le théoricien politique Michael Sandel : « … vous ne pouvez pas demander que tous participent à un sacrifice sans faire appel au bien commun, qui nous met au défi d’être partie prenante dans une tâche commune, et non pas simplement des consommateurs qui recherchent uniquement leur propre bien. » Le sénateur Bill Bradley l’a exprimé ainsi, dans un discours au Club national de la Presse en 1995 : « … Cette nation doit promouvoir le goût de donner gratuitement sans calculer ou attendre quelque chose en retour. »
Verrons-nous en 2010 le début d’une nouvelle révolution américaine de désintéressement ? Nos leaders, qu’ils soient républicains ou démocrates, auront-ils le courage de nous le proposer ? Si non, le ferons-nous quand même ?
Rob Corcoran
N.B : Des individus de toutes cultures, nationalités, religions et croyances sont impliqués et actifs avec Initiatives et Changement. Ce texte représente le point de vue de l’auteur, pas nécessairement de toute l’organisation Initiatives et Changement.